"Il faut vous arrêter." Une blessure au genou me contraignait à renoncer à la course à pied. Tous les spécialistes semblaient s'être accordés : "Pratiquez le yoga. La relaxation, la respiration, la détente, les assouplissements, la proprioception". Trop de mots étrangers, j'étais emprisonnée. Ces mots me refermaient l'accès à un horizon vertueux, celui que je considérais comme le plus bel effort de discipline et de rigueur. Rien, jusque là, ne m'avait semblé "si beau, si leste et si brillant" que la course à pied. Je faisais le tour de ces mots nouveaux avec méfiance et circonspection, sans jamais les pénétrer.

Car ces mots ne me racontaient pas d'histoire. Ils ne me disaient rien d'autre que des significations trop réussies pour être attrayantes et tirai un orgueil satisfait de ne pas embrasser ces disciplines dont les mérites m'étaient vantés. La relaxation a toujours été pour moi un truc de croyant. Je suppose qu'il faut être dupe de son corps et des mantras qu'on vous assène pour quelque énergie que ce soit circule en vous. Sur ce point, probablement que je me trompais - et l'expérience m'a, plus tard, montré qu'une certaine concentration sur la respiration pouvait tout à fait détendre des muscles endoloris et courbaturés. Il n'en restait pas moins que je resistais à l'appel méditatif - et, surtout, avouons-le à celui de la pleine conscience. Nourrie de psychanalyse, je ne pouvais que ricaner devant cet investissement du conscient, comme si le moi pouvait être le maître dans sa demeure... ha ha ha.

Je m'appliquai donc à suivre des contre-avis d'experts, pour, souverainement et souterrainement, revenir à la vertu des vertus, qui corps tendu, me propulsait. Pas de moi, pas de méditation, pas de conscience pleine ou vide : juste le corps et sa mécanique, et le mental pour faire tenir les muscles. Qu'y avait-il, en effet, de plus excitant que la quête d'une longueur  s'éloigant chaque fois que l'on croyait l'atteindre ? Quand asséché par l'effort, le coureur bondit, trouve des ressources dans les replis de sa souffrance, puis continue, s'acharne - ou s'affaisse, défait, comme masse endolorie -, à quoi peut-il comparer l'exploit qu'il vit ? C'est cet ineffable que je recherchais, pas le bonheur, ni la tranquillité. Et d'être assommée, brisée, déglinguée, par un ultime effort surmonté. Pas le bonheur, ni la tranquillité.

Grandie par mes efforts assidus, le corps aux petits soins, j'ai, de ce fait, brisé l'interdit : j'ai couru une fois, deux fois, plusieurs fois. J'avais mal, je ne retrouvais rien de ce que je recherchais. Un muscle qui tire par-ci, un genou qui se dérobe par-là, une allure qui peine à trouver son pas. Pas de légèreté, pas de dépassement, pas d'é-nervement. Juste des douleurs. Ma quête demanda à l'expérience d'être renouvellée... jusqu'à ce que la fulgurante arête me transperce les os et me fige sur-place."Etirements à vie, faites du yoga, qu'on vous a dit." 

J'ai donc plongé les yeux dans un monde de bien-être et de couleurs bienheureuses. Un univers scultpé dans le "no-glu", "healthy", "vegan", "balance", "harmony", "hand-stand", "easy", "relax". J'ai rien compris. Trop bonheur sur mon écran, ça m'a retourné l'estomac. Les mots refusaient de se bousculer, ils s'étaient rangés dans l'enveloppe des corps apaisés et des sourires amènes et béats. Internet avait répandu sous mon regard la positive attitude ; l'Inde avait exfiltré Equilibre et Harmonie en Amérique, blondeur californienne et énergie new-yorkaise en sus. Je restai éberluée.

Toutes les stars du yoga et du fitness s'étaient-elles donc liguées contre moi ? Etait-ce une idéologie planétaire qui, invasive et insidieuse, allait me convaincre de bonheur et de légèreté ? Des phrases entières s'enchaînaient pour vanter la subtile maîtrise hypertrophiée. Des étals de bonheur vestimentaire et alimentaire, des photos et vidéos ryhtmées et acidulées, des voyages ayurvédiques, des abdominaux et des fessiers soulignés : j'étais soudainement dévitalisée.

J'ai repensé à mes amis, à Fred, Henri et Jean-Marie, David, Ivanne, avec qui j'avais bien ri. Nous n'avions aucun style, mais beaucoup d'opiniâtreté. L'équipe n'avait pas fini de prospérer ; je ne désespérais pas de la retrouver. 

J'ai repensé à la vie de l'humble Emile Zatopek, narrée par Jean Echenoz, dans le roman Courir : impossible de me figurer l'homme qui courait de guingois dans les salles de sport et les sites aseptisés ; il se dérobait.

Hollywood, c'était en fait fini. Au-delà de la colline boisée, les studios s'étaient vidés, un autre marché de l'image était né. Les corps et les voix modelés s'étaient multipliés, et, par la petite porte, on vous susurait : "Relaxez-vous !", "Vivez équilibrés !"

La monotonie et l'ennui m'ont très vite lassée, moi l'insomniaque, l'excessive, la déréglée. Là, dans l'étroitesse du regard et des mantras, la vie sous l'égide de la "happiness therapy" me paraissait bien trop pauvre et figée. J'avais compris le propos du film de Cronenberg, Maps to the Stars. Le "personnal trainer", aussi doux qu'un gourou, pouvait à tout moment dans nos vies pénétrer.

J'ai refermé mon clapet. J'ai renoncé à inspirer et expirer aux appels des workouts connectés ; j'ai aussi renoncé à mettre les pieds dans des salles parisiennes onéreuses et prisées. J'ai trouvé un cours chez des amis, chez qui je m'empresse d'aller. 

 

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