Vous arrive-t-il de rêver des morts ? Je rêve des êtres chers et défunts ; au réveil, je n'ai de regret que d'avoir perdu le sommeil qui les avait laissés vivre en moi, ces êtres disparus.

Apparitions avec lesquelles j'entretiens parfois des conversations, avec lesquelles j'observe des étreintes et qui ne sont jamais ni assez longues ni assez belles. Ce que disent nos mots, je l'ignore. Nous parlons en silence, je crois que ce sont seulement des présences. Des re-présences.

Mes rêves ont plus de chair que la réalité. Ils sont nourris, pétris de vie, de conversations et de mots chéris. Parfois, il ne m'en reste rien que la respiration légère et que j'ai vécu plus que je ne vivrai jamais dans ma vie. Je cours derrière l'image évanescente, je tente d'en prolonger l'aspect, d'en découvrir la vérité. Qu'a-t-il voulu me dire ? De quoi parlions-nous ? Où étions-nous ? A l'épreuve du bain, le cliché ne révèle rien de "l'âpre vérité" (Danton, cité par Stendhal). L'enquête, plus elle avance, plus elle obscurcit l'énigme. 

Le jour a ceci de rageant, c'est qu'on n'y voit rien. Nos vies sont sous-exposées, verrouillées, protégées. On s'y ennuie ferme, on y passe le temps. A pas vouloir aimer, on peut se lasser. Quand surgit l'éclair flagrant du rêve dans son entier, ou seulement un de ses pans le matin vite oublié, voilà que l'instant prend corps avec fulgurance dans nos espaces asphyxiés. 

Les êtres perdus ne sont jamais aussi perdus pour nous que nous le sommes sans eux. Et peut-être même avant qu'ils ne soient partis. Les déceptions, les trahisons, les douleurs refoulées ne le sont jamais autant qu'on le voudrait. Et quand reviennent les êtres qui nous étreignent, la souffrance s'amoindrit. 

Je rêve, et de ces rêves j'attrape un mot ou deux, que je poursuis le jour durant, pour freiner l'oubli.

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