Il y a des vies qu'on aimerait rembobiner, le problème est de savoir où commencer. A partir de quand la chose s'était-elle précisément gâtée ? L'histoire s'était-elle progressivement dégradée ou juste rompue avec brutalité ? Etait-ce déjà fichu avant-même que ça ait commencé ? S'aimer, c'était d'emblée tout ruiner ?

Il y eut tant d'après-coups qu'elle ne reconnaissait plus le coup. Celui qui, initial, brutal, avait cassé le fil sur lequel elle tenait. Elle reconnaissait seulement le moment où elle ne l'avait plus reconnu, celui où elle avait perçu dans sa voix évasive qu'il cherchait à s'éloigner, où il égrénait les anecdotes pour ne pas parler. Elle s'est alors dit "quelque chose est perdu". Pas "tout est perdu" - c'était trop lui accorder -, mais bien "quelque chose est perdu".

Quelque chose qui faisait tenir l'édifice, un masque, un semblant, qui leur permettait de ne pas se connaître et de jouer, de se tromper, de se séduire, de s'accorder et se désaccorder. Ce quelque chose s'était soudain évaporé et voilà que frémissait, dans sa nudité fraîche et criante, la chair, lâche et angoissante. Sa voix s'était mise à trembler, à s'éteindre dans son gosier, pendant que lui continuait à meubler la conversation par des paroles vaines et sans intérêt. Il caquetait par-ci, moulinait par-là les phrases les plus banales, qu'il faisait défiler sur le ton désinvolte de l'homme pressé." Et sinon, à part ça, tout va bien ?" avait-il conclu. Que pouvait-elle ajouter à cette question en verité fermée ? 

Cet instant de vérité, elle aurait pu le faire mentir. Mais il avait été nourri et anticipé, il avait gonflé sa crainte, figuré la cassure qui allait irrémédiablement arriver. Comme elle l'attendait, elle était allée le chercher, jusqu'à le faire advenir. Et quand elle l'a eu trouvé et attrapé, c'est dans le miroir de cet instant-même qu'elle a enfin pu contempler sa crainte et son angoisse : elle a hurlé de désarroi. Dans les facettes du miroir que sa voix avait brisé, elle reconnaissait tout ce qu'elle avait imaginé sans les nommer : la fuite et la lâcheté. 

Ce qui n'était pas encore aurait-il pu ne jamais avoir été ? Comment cette verité avait-elle été construite, pour qu'elle puisse ainsi la fasciner ? Etait-ce elle qui l'avait fait naître, simplement de l'imaginer et de la forcer à s'exposer ou bien avait-elle été là, latente, et soudain par une situation manifestée ? 

Elle avait cru au début qu'elle avait tout gâché : leur entente, leur amitié, leur complicité. Mais elle savait déjà. Irrémédiablement, elle savait qu'un monde allait les séparer, un monde né de ce quelque chose qui avait été perdu. Elle a, alors, tout précipité : la ruine, les reproches, la haine, les insanités. Ne plus se prémunir de rien. Parce qu'il faut maintenant que tout soit vraiment perdu. 

Il fallait que quelqu'un se lance, et elle y est allée en premier. Elle n'aurait pas pu se défiler, faire comme si de rien n'était. Elle est allée chercher la verité, l'immonde vérité, et bizaremment, au lieu de la soulager ça l'a anéantie. Encore aujourd'hui, elle n'arrive pas à rembobiner. 

 

 

Retour à l'accueil