Il s'appellerait Clyde ou Ferdinand et moi je l'appellerais Pierrot. On vivrait en rouge et bleu, des filtres plein les yeux. Il y aurait : des vies volées, des 404 brûlées, des plages incendiées ; des hommes à abattre, des cartes à battre, des armes à trafiquer et des mèches à allumer.

On ferait les 400 coups et ce serait toujours l'été. Je me lamenterais, les pieds dans l'eau et lui, sur son rocher, fixerait des mots. L'ennui aurait : le bleu de la mer, un entêtement vague, la rougeur du soleil. On dirait à tout va : "Velàzquez, César Birotteau, La Cinquième Symphonie" ; on verrait : Renoir, Van Gogh et les Pieds Nickelés se bousculer. Pierrot se prendrait pour Rimbaud avec ses armes à feu et sa Saison en Enfer... ça pétaraderait de tous les côtés !

Pour l'affection, ce serait le néant, mais qu'on en vivrait des sensations ! Rien pour nous arrêter, si ce n'est la vie. Dépitée, je me morfondrais : "Où on va ? - Sur l'île mystérieuse. - Et qu'est-ce qu'on f'ra ? - Rien, on existera. - Oh là là, ça va pas être marrant ! - C'est la vie."

Moi je dis : l'anarchie, comme remède à l'ennui. La dynamite, ou la vie. Filtrer le dégoût existentiel des sculpturales Bonnie et Marianne dans l'éclat de l'hystérie. Voir la route s'ouvrir et pourfendre ici, l'Amérique de la Grande Dépression, là la France de l'embourgeoisement. Exsuder calmement les moeurs conservatrices et faire jaillir le mauvais sang de l'anarchie. La criminalité excitante, la folie à deux - lequel mène l'autre, de Bonnie et de Clyde, de Pierrot et de Marianne ? -,  déferlerait sur la pente du désarroi, sans cran d'arrêt. 

 

Si Arthur Penn a exalté le couple-bandit au rang de mythe, Jean-Luc Godard l'a, avant lui, ardemment déconstruit. L'union initiale et marginale de Ferdinand et de Marianne est d'emblée placée sous le signe du défi : défi de l'homme à la femme, de la femme à l'homme, de l'être au langage et au sens de tout acte. La narration progresse par collages : des lettres de néons - bleu, blanc, rouge -, qui se réorganisent en mots différents et surgissent par surprise, des mots biffés et désorganisés sur les pages de Ferdinand, collages de scènes et de citations, de tableaux et de morceaux. Quelques phrases ourlent le geste - "Allons-y-Alonzo !", "J'm'appelle Ferdinand, j'te dis". Et, placardée dans le regard-caméra, la fixité du temps - car ni la narration, ni l'illusion ne sont d'efficaces antidotes à l'ennui.

Jeu de collage, exercice formel, dont a su s'inspirer Stanley Donen, quelques années plus tard, dans Two for the road (1967). Point de criminels sur les routes de France, mais un couple en crise, qui se déconstruit au grand air et à bas bruit, à travers quatre âges de sa vie. Reviennent les voitures, qui superposent des temporalités sans linéarité, des costumes colorés, avec des couleurs chères à Godard - Audrey Hepburn en pantalon ou maillot de bain rouge, ciel et mer de Méditerranée en toile bleue. Reviennent aussi les maux chers à Godard : la défiance, la méfiance - que désire l'autre ? On tire, certes à blanc, mais toujours en blessant. Un moyen comme un autre de faire pièce à l'ennui. 

 

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