...non placent. Depuis quelque temps, j'ai l'impression de voir double - je parle de films, pas de vision. En regardant The Humbling, le dernier Barry Lewinson, qui réunissait l'infatigable - mais usé jusqu'à la lie de la comédie - Al Pacino et la très fraîche - quoique séductrice et un brin hystérique - Greta Gerwig, j'ai eu la pénible impression de voir une pâle copie de Birdman, d'Alejandro Gonzalez Inarritu. L'intrigue de The Humbling, inspirée d'un roman de Philippe Roth, narre la dépression d'un comédien brutalement déserté par son talent, dans son ultime tentative de regagner la scène. Birdman aussi mettait en scène un acteur, interprété par Michael Keaton, ex-super-héros du grand écran, qui opère un retour angoissant sur les planches de Broadway, dans une quête à la fois de succès et de légitimité, comme metteur en scène et acteur. Dans chacun de nos films, les personnages traversent une profonde crise qui les conduit à se questionner sur leur identité.

Leurs interrogations installent de surcroît un dispositif réflexif enrichi et démultiplié par une mise en abîme qui organise à la fois l'esthétique et l'intrigue de chaque film. Shakespeare innerve The Humbling, au point où on ne parvient pas toujours à distinguer les degrés de l'illusion - le jeu est-il plus réel que la réalité ? la réalité peut-elle contaminer le jeu ? Ces fatigants montages étirent malheureusement l'intrigue à force de soulignements et de maquillages qui se refusent à se désigner comme de purs artifices, mais qui entendent toujours entretenir l'ambiguïté avec la réalité du récit-cadre. Si Birdman échappe aux vains effets de boucle et de retours, du fait de sa dimension critique à l'égard des grosses productions hollywoodiennes, l'adaptation théâtrale d'une nouvelle de Raymond Carver constitue le point nodal à partir duquel le personnage principal ne cesse de revenir sur lui-même et d'enfermer le spectateur dans des ficelles qui n'en finissent pas d'être tirées.

Je ne me suis évidemment pas arrêtée en si bon chemin. Peu avertie, je m'installe dans mon fauteuil, je guette Ryan Gosling sur l'écran de Lost River - pour finir par comprendre qu'il ne joue pas dans le film, mais qu'il l'a réalisé. Je scrute, j'attends la péripétie de ce film qu'on m'a annoncé comme une pépite. Rien. J'ai l'impression de voir un sous-Lynch ou un montage des exténuants Spring Breakers et Maps to the Stars : tous films qui narrent une sorte de décadence aux abords d'univers démonté, avec de belles images presque hallucinées tentant de remplir, à grands renfort d'esthétique et de répétition, les creux et les vides de personnages aussi exsangues que les scénarios qui les ont enfantés. Et voilà encore les scènes où on vous ressert de l'illusion sous forme d'illusion : du cabaret avec des jeux macabres de vrais acteurs et de fausses morts, des visages de masques et des prête-noms fantoches.

Je me suis dit, après tout, qu'on regardait peut-être toujours le même film, qu'on lisait toujours le même livre. On ne vit que deux fois, comme qui dirait. Ma déception se serait bien arrêtée là, si, à mon insu, je n'étais pas retournée sur les lieux du crime. Panahi, mon Panahi… pourquoi t'a-t-il fallu, toi aussi, nous offrir une image de l'image dans l'image ? J'ai apprécié la balade à bord de ton taxi, la rencontre avec deux femmes et leurs histoires de poisson, les CD et les DVD piratés, les gens qui vivent du système D, les roses de l'avocate, les bravades de ta nièce bavarde, celle que tu filmes pendant qu'elle te filme et filme l'homme qui filme les mariés qui filent… Ce fut une promenade à la fois cocasse et grave. Mais je n'arrive plus à apprécier le cinéma qui fait son cinéma, qui se cite et qui exhibe ses quelques ficelles déjà tirées. Boucles et redites créent certes de belles formes, mais de Taxi-Téhéran je retiendrai, surtout, son superbe modèle Ten, d'Abbas Kiarostami, moins auto-centré et bien plus efficace en termes de critique politique.

 

 

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