Dans le train, je m'ennuie ferme - et c'est peut-être bien la seule chose de ferme que je puisse appréhender, tout le reste n'étant que vertige et instabilité. J'essaie de m'endormir ou de rêvasser, je parviens même quelquefois à m'assoupir, mais je lutte surtout contre une vague nausée. La sensation de brouillage des repères et de lassitude infinie, précipité de paysages qui défilent trop vite, de monotonie de verts et de gris, de soucis d'accommodation visuelle, d'air conditionné qui sèche les yeux et le nez, de drôle d'odeur de tissus poussiéreux, de rideaux rêches qui rejettent la tête qui s'assoupit contre eux, de tout cela, j'éprouve un tournis dont je peine à me remettre quand je quitte le train. Pour peu qu'on y ajoute un trajet en autocar ou en voiture, le calvaire n'est pas près de prendre fin.

Il est vrai que les transports modernes, le TGV ou l'avion, resserrent, comme on dit, l'espace-temps. C'est tout de même un phénomène perturbant que cette immobile mobilité. Le temps se mesure, pour l'un, en nombre de copies corrigées, de pages lues, de rêves élaborés et affaissés, de cafés avalés ; pour l'autre, de films vus, de jeux aboutis, de textos tapés, de pensées sur le fil avortées, d'assoupissements, de conversations, de chips grignotées et de playlists passées et repassées. Chacun a son petit moyen bien à soi de le passer, ce temps qui s'étend à perte de vie. Aussi incongru que cela puisse paraître, je n'ai cette sensation de lourdeur et d'ennui qu'ici, chez moi, en France : je suis radicalement absorbée et fascinée par l'exotisme de mes déplacements à l'étranger.

Quand j'étais petite et que nous voyagions en voiture, le temps me paraissait si long, qu'à longueur de trajet je demandais à mes parents où nous étions. Immanquablement, mon père me répétait que nous nous trouvions sur la route. Je persévérais : mais où exactement ? Entre Tipouilleville et Pitouilleville, répondait-il. Mais c'est être où, que d'être entre deux lieux ? Résumons : quand nous étions sur une route et que nous traversions un village, je m'entendais répondre que nous étions à Tartanville. Et aussitôt le village quitté, nous nous retrouvions juste sur la route ! Mais c'était un scandale innommable, que cette même route devienne soudain orpheline, limite bâtarde ! Mon père me racontait des histoires de departements et de régions, donnait des numéros aux routes, que je trouvais vraiment stupides et insignifiants. Mon sens de l'inclusion, suivant une logique du plan, butait opiniâtrement contre ma perception de l'espace en 3D. C'est ainsi, par exemple, que j'ai mis plus de temps que quiconque à comprendre comment nous pouvions apercevoir la Voie Lactée depuis la Terre, alors que nous appartenions nous-mêmes à la Voie Lactée.

Pendant des années, je restai donc étonnée qu'il y ait chez nous des portions nulle-part, et qu'aucune ville n'osât les revendiquer. Je me disais que c'était un pingre choix et que si j'étais maire d'un village, je m'empresserais d'adopter et de nommer les routes qui passeraient par mon clocher. J'ajouterais que, comme beaucoup d'enfants, jusque six-sept ans à peu près, je ne comprenais pas non plus pourquoi les nuages et le soleil nous suivaient. Et sur cette route, que je croyais être une ligne droite vers la mer, je demandais à mon père s'il était le  premier. Mais y'a pas de premier, répondait-il  ! Pourtant, à partir du moment où il y avait une file, il devait bien y avoir bien un premier et - horreur, je n'osais même pas y songer - un dernier.

A quelle logique obéissent donc nos représentations de l'espace et du temps ? Nos constructions enfantines font pièce aux mesures et instruments très sophistiqués, et même adultes, nous nous apercevons que nous en sommes davantage traversés que nous ne les traversons. 

Retour à l'accueil