La ville est hyper-réelle à vous en donner des nausées. Les voitures, vieux tas de métaux malodorants et crasseux foncent avec leurs lumières allumées sous la pluie. Je distingue tout des ampoules, des verres striés, des contours chromés. Clochards, êtres égarés, hommes pressés. Les conversations bourdonnent, les parapluies avancent tout seuls, sans personne pour les porter. Le ballet mécanique est réglé, le métro aérien fait crisser ses roues dans les secousses de son arrêt.

Quelque chose ne colle pas, de la réalité extérieure, avec un sens interne, devenu insondable. Quelque chose de la nécessité du monde a disparu. Je m'approche l'eau : vais-je y trouver une représentation convaincante du réel qui puisse avoir un écho familier ?  Mais rien que la même crasse, la même coulée imperturbable, qui porte ses feuilles mortes et ses débris égarés. Je me tourne vers les escaliers : des marches immuables, des pierres s'élevant par degré vers on ne sait où. Le fait qu'il y en ait une, dix ou cent, qu'est-ce que ça change ? A quoi bon cette répétition ? Est-ce que c'est mieux, là-haut, ou bien est-ce aussi désintéressé qu'ici-bas ? Compter les marches, compter les heures, compter les jours, sans plus savoir pourquoi je compte, pour qui je compte. Je pose ma main sur la rampe et ma main n'a de prise que sur une barre glacée. Accès refusé. Je ne vois plus l'utilité de monter. Je détache mes yeux du bitume dont la rugosité m'a pénétrée, si bien que j'ai senti mes pieds du sol décoller.

Je cherche un lieu en cette terre étrangère. Je vise un endroit où m'asseoir, où respirer. Le monde s'est détaché et le banc vert écaillé m'envahit lui aussi de son inutilité. Des bonshommes effectuent des gestes avec aisance et intuition, tandis que mes jambes ne peuvent plus me porter. Je pense que personne ne me voit. Si je me jette sous une voiture, peut-être qu'elle n'aura même pas l'impression de me renverser. Si je me jette à l'eau, peut-être qu'il n'y aura ni vagues ni éclaboussures. Peut-être que je n'existe pas tout à fait ?

Si, si j'existe bien : mon corps se rappelle à moi - ma gorge nouée, mes yeux brouillés, ma colonne que le froid a irriguée, quand bien même mon espace mental se serait rétréci et vidé des mots qui le tissaient.  Le monde n'a de forme sensée pour moi, qu'au prix d'en avoir une en moi, que je puisse lui renvoyer, pour tout à la fois m'y observer à m'y absorber. Mais ces instants-là de brutal divorce décolorent mon regard et blanchissent littéralement ma connivence d'avec le réel. Lavé de tout soupçon - de tout semblant, pour le dire comme Lacan - le réel se donne à voir dans une extériorité et une nudité trop crues pour pouvoir s'y nicher. 

Je me souviens de la première fois que cette angoisse m'a saisie : j'étais dans la rue, petite fille qui accompagnais sa mère en courses. C'était un samedi matin, et il pleuvait. Nous longions un mur très sale et très gris, en vieilles pierres. Le bas du mur était noir de saleté et quelque mousse le recouvrait légèrement. Soudain, j'aperçus un pigeon qui roucoulait, au pied de ce mur. Je ne sais pas ce qui me frappa le plus : l'imperturbable animal, le mur stupide ou le sombre trottoir. Je m'arrêtai sur les yeux vides du pigeon et sa couleur immonde ; tout aussitôt, la main de ma mère, que je tenais, me parut comme étrangère. A vrai dire, le monde devint étanger. J'en ai tiré une tristesse infinie, que par la suite, je cherchai explorer, car elle m'attirait en même temps que je la redoutais.

Est-ce un souvenir-écran ? Ma mémoire a-t-elle été retravaillée par la lecture de l'Unheimliche de Freud ou du Sartre de La Nausée ? Je me souviens, cependant, précisément de cet instant - peut-être trop, à vrai dire. Je m'en souviens comme d'une instigation à nommer les choses pour éviter qu'elles ne se dérobent. Ou que je me dérobe. 

 

 

 

 

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