Était-ce une pulsion voyeuriste qui me poussait à aller voir Amy ? En regardant la bande-annonce, j'ai d'abord entendu une voix ressuscitée - bien trop brièvement pour que je puisse en être comblée, aux échos hypnotiques. Appâtée, donc, je me suis mise à lire les critiques précédant la sortie du film en France (une mauvaise habitude, que je ne peux m'empêcher de suivre) : le film avait fait sensation à Cannes, il avait ses opposants et ses encenseurs.

Le film était bien plus l'objet de blâmes que de saluts de la critique. Racoleur, lisait-on : Asif Kapadia, accusé de sensationnalisme, apparaissait comme le maître d'oeuvre d'un scénario vouant la chair d'Amy aux yeux vautours venant se repaître, dans l'anonymat des salles obscures, d'une déchéance qui avait déjà fait le succès de tabloïds sans scrupules. Obscène et mensonger, il déshonorait l'entourage de la chanteuse : le père absent et intéressé par les gains, le tourneur sans âme, le mari drogué, les médias avides. Pervers, pouvait-on analyser encore, le film employait les moyens qu'il dénonçait - à savoir les médias dans lesquels il puise un bon nombre d'images. Des images volées, donc, à celle qui, cisaillée de flashes en tous genres, n'avait cessé de sombrer.

Du côté de la défense, on brandissait le caractère exceptionnel du sujet - Amy - et de l'objet - le documentaire (à moins que ce ne soit l'inverse ?). On pouvait lire que ce film rendait un vibrant hommage à une chanteuse à la voix hallucinante, omniprésente à l'écran. Que ce documentaire était d'une facture inédite, qu'il propulserait à lui seul un genre nouveau : monté à partir d'archives puisées soit chez les proches de la chanteuse, soit dans les médias, il témoigne en effet d'une nouvelle fabrique de l'image.

Question, donc : où est le problème, si problème moral il y a ?

Premier point, la matérialité de l'objet audiovisuel, la fabrique du montage, est donnée à voir : elle s'auto-désigne dans le travail de synchronie d'images de formats divers (caméscope, téléphone portable, photo), rassemblées sous le même statut - le documentaire - et ayant la même valeur - le témoignage ; elle se fait cependant plus discrète dans le travail de diachronie - trier, choisir, construire le récit, de sorte à donner cohérence sémantique et cohésion syntaxique à des clichés épars.

On ne peut sous-estimer que cette construction va de pair avec une orientation du récit, qui nous éloigne donc du fait documentaire. Dans la constellation des protagonistes, on retrouve le schéma actanciel classique : le sujet et sa quête, ses adjuvants et ses opposants. L'histoire est celle d'un roman familial où la petite fille, dans sa demande d'amour inassouvie, se heurte constamment à l'absence, avec toute ce que cela engendre comme failles quand il s'agira d'aimer et de se faire aimer. Surtout, la fable est régie par un grand principe dramatique cher à Racine, celui d'une action qui procède par degré jusqu'à son accomplissement - puisque, comme dans la tragédie, la fin funeste est connue d'avance.

De cela, il découle que bien qu'elle soit omniprésente, Amy n'est jamais le sujet agentif de sa trajectoire, mais le jouet de l'incurie des dieux, et en premier lieu du père. Plus encore, elle est l'objet de la pulsion scopique du spectateur, tel que Lacan définit l'objet a : le produit, le reste, le déchet. Si obscénité il y a, elle réside donc dans la mise à nu de l'objet auquel la chanteuse est identifiée par sa toxicomanie, son alcoolisme, sa dépression, sa boulimie et la trajectoire de sa chute.

Il me semble, tout de même, qu'il n'y a là rien qui puisse saturer le regard. En effet, le montage travaille la mise à distance des images brutes par un assortiment de témoignages vocaux ou filmés qui tempèrent la catastrophe des prises de vue irréfléchies, à la manière dont le choeur tragique vient sur scène pour commenter l'action.

Surtout, et c'est là la réussite du film, l'objet du regard est recouvert par la voix, une voix que l'on tente de saisir sans y parvenir, d'une tessiture bluffante, portée par une étrange créature, donnant à la chanteuse cette aura "out of the world". Ce mystère à lui seul maintient le fantasme. Je n'ai cessé, après la mort d'Amy, de réécouter l'album Frank, sans jamais parvenir à déceler ce qui tenait lieu de secret à l'émotion que je ressentais. En regardant le film, j'ai entendu des enregistrements originaux complètement inédits pour moi. Leur brièveté - certains sont des enregistrements "sauvages" - m'a laissée désireuse d'en entendre davantage. Je suis donc retournée voir le film, avec la même déception de ne rien en pouvoir saisir qui puisse se garder en tête.

Eussent-ils été livrés dans leur intégralité ou assénés avec force que je n'aurais, de toute façon, jamais rien pu en écrire.

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